Donner une voix aux personnes neuroatypiques dans les médias
Depuis la diffusion des premiers épisodes, l’émission Facteur A connaît un vif succès, autant auprès du public que des médias. Marie-Anne Grenon, productrice au contenu, affirme qu’il s’agit du projet sur lequel elle a travaillé qui a suscité le plus de couverture médiatique et de commentaires – positifs – de son entourage.
Le rayonnement de Facteur A est une occasion en or de réfléchir, plus largement, à la place de la neurodivergence dans les médias québécois. Pour amorcer cette réflexion, nous avons discuté avec différents acteurs du milieu.

Crédit photo: Karine Dufour
Faire de la télé autrement
Dans Facteur A, un groupe de 25 personnes autistes, sélectionnées parmi un total de 34 participants, questionnent une célébrité québécoise. Pour le recrutement, la production a fait affaire avec trois organismes, dont l’Académie des arts Trouve ta voie. Il n’y a pas eu de processus d’audition ou de sélection : toute personne autiste souhaitant prendre part au projet était accueillie.
Selon l’humoriste Mathieu Gratton, dont le fils, Benjamin Gratton, joue le rôle d’un personnage autiste dans STAT, cette diversité est ce qui fait la beauté de l’émission « Les différents profils démontrent vraiment l’étendue du spectre. Il y en a qui sont un peu plus guidés par la modératrice, d’autres qui posent des questions très cérébrales et complexes. J’aime cette variété qui montre qu’il n’existe pas juste un type de personne autiste », souligne-t-il.
Samuel Ménard est l’un de ces participants qu’on voit à l’écran. Passionné par le cinéma d’animation, le genre fantastique et l’époque médiévale, il souhaite devenir scénariste. Ce passage à Facteur A était donc une occasion rêvée, pour lui, de se familiariser avec le milieu de la télévision et des médias.
En amont de chaque tournage auquel ils prennent part, les participants reçoivent un dossier de recherche à propos de la personne invitée. Ils se préparent en conséquence et réfléchissent aux questions qu’ils aimeraient poser. Un atelier est ensuite organisé dans chaque organisme pour réviser les questions et se préparer à l’enregistrement.
« On a regardé la fiche et à partir de ça, on a essayé de trouver des questions originales », explique Samuel. Il testait ensuite ses idées avec sa mère, Sylvie Hamel. « À la maison, on en a beaucoup parlé. Je lui ai demandé comment il voyait les choses et il me donnait ses idées. On a discuté du texte que la production lui a donné pour se préparer et de sa vision de l’artiste », ajoute Sylvie.
Dans l’épisode mettant en vedette Roxane Bruneau, Samuel offre à la chanteuse un bocal dans lequel il a déposé plusieurs messages pour la soutenir dans son anxiété. « On avait vu qu’il n’y avait pas beaucoup de questions sur l’anxiété et on cherchait une idée originale par rapport à ça », précise Samuel. Lui-même une personne qui vit avec de l’anxiété, il s’est inspiré de sa propre réalité pour proposer à Roxane Bruneau cet outil.
Selon Marie-Anne Grenon, c’est justement cette démarche sincère et réfléchie qui fait la richesse de ces rencontres et qui permet d’obtenir des réponses authentiques de la part des invités. « Chez chacun des participants, la question est réfléchie, elle est incarnée. Souvent, elle parle de soi aussi. Quand Sébastien demande à Patrick Huard s’il a déjà été intimidé, ou s’il a déjà été un intimidateur, il n’a pas le choix de répondre avec ses tripes, parce que ça parle du vécu de Sébastien, qui a été intimidé. Donc c’est sûr qu’il va répondre. Les questions parlent beaucoup de la vulnérabilité de chacun d’entre eux. Donc ça amène les vedettes à se révéler autrement. »
L’importance de la représentation
Sylvie Hamel croit qu’une émission comme Facteur A amène le public à se familiariser avec la réalité des personnes neuroatypiques. « Ça permet à un auditoire plus large de rentrer dans leur monde à eux. Tu leur permets de voir que ce sont des êtres humains qui ont une façon de voir les choses, qui sont capables d’interagir et d’être touchants, d’être vrais », souligne-t-elle.
La mère de Samuel a vu défiler les nombreux commentaires positifs entourant la diffusion des épisodes. Elle espère maintenant que cet enthousiasme ne se limite pas à des paroles et qu’il débouche sur une représentation durable et réelle. « Ce sont des jeunes et des jeunes adultes qui regardent beaucoup la télévision. Alors pourquoi est-ce qu’ils ne feraient pas partie de ce milieu-là, qu’ils ne se verraient pas en tant qu’acteurs et comédiens dans des émissions où ils peuvent se reconnaître ? ».
Depuis que Benjamin Gratton incarne le rôle de Siméon, un adolescent qui vit avec l’autisme, dans STAT, son père témoigne des retombées positives de cette visibilité. Mathieu Gratton croit que celle-ci permet de démystifier la réalité des personnes autistes et de sensibiliser le public.
« Je vois beaucoup d’empathie. On reçoit beaucoup de questions. Les gens sont curieux de savoir comment il vit ça de se faire toucher par les médecins dans les tournages. Les gens commencent à connaître les enjeux de certaines personnes autistes avec le toucher ou la lumière, par exemple. Le fait que Benjamin joue dans STAT, ç’a piqué la curiosité des gens pour en apprendre plus sur le sujet », remarque l’humoriste.
Un mouvement d’ouverture sur lequel capitaliser
Récemment, Benjamin a passé une audition pour du doublage dans un dessin animé. Même s’il n’a finalement pas décroché le rôle, cet exemple démontre que les opportunités sont de plus en plus nombreuses et s’étendent à différents genres cinématographiques et télévisuels.
Autre exemple de cette ouverture : Mathieu Gratton travaille actuellement sur un spectacle avec Benjamin, et un producteur a déjà manifesté de l’intérêt sans même avoir été sollicité. « C’est nouveau. Normalement, j’aurais dû frapper à des portes pour dire que je monte un nouveau spectacle. C’est un gros producteur qui nous a écrit. Ça ne se pouvait pas il n’y a pas longtemps », confie-t-il.
Geneviève Hébert, directrice de casting ayant travaillé sur des productions comme la série l’Empereur et le film Ru, est aussi d’avis que les producteurs et les réalisateurs sont de plus en plus sensibles à la diversité. Il est donc possible d’élargir davantage les opportunités, voire de confier à des personnes neuroatypiques des rôles qui ne leur étaient pas initialement destinés.
Pour y parvenir, il faut toutefois surmonter certains obstacles liés au manque de temps et à la méconnaissance des comédiens neuroatypiques. Dans le milieu artistique, où tout évolue rapidement, il n’est pas toujours possible d’auditionner tous les rôles. Les directions de casting ont donc besoin d’outils pour suggérer des candidats potentiels aux réalisateurs.
« On a besoin de les connaître, d’en savoir plus sur qui ils sont et comment ils s’expriment pour pouvoir bien les promouvoir », souligne la directrice de casting. Disposer d’une courte vidéo de présentation, donnant un aperçu de la personnalité, des capacités et des limites des candidats neuroatypiques, ainsi qu’une démonstration de leur jeu, peut grandement faciliter son travail.
« Il y a moyen maintenant, quand on aborde un projet, de penser dès le début à intégrer la neurodivergence. On peut y aller dans des petits rôles muets, mais ça serait intéressant d’aller un peu plus loin. Et si j’ai du matériel comme une vidéo de présentation et un extrait de jeu de quelques candidats, je peux dire : “Voici ceux qui pourraient être inclus” », illustre Geneviève Hébert.
Selon la directrice de casting, Facteur A constitue un tremplin important pour faire connaître ces talents et accroître leur visibilité auprès du milieu. Il reste maintenant à poursuivre les efforts dans cette direction.
Les médias alternatifs comme porte d’entrée
Les réseaux sociaux offrent également une vitrine exceptionnelle aux personnes neuroatypiques. Le monde de Benjamin cumule plus de 225 000 abonnés sur Facebook. Ce compte, actif depuis près de dix ans, partage notamment des vidéos où Benjamin Gratton et son père font différentes activités ensemble.
« Les réseaux sociaux ou les balados, ça vient démocratiser le milieu artistique. Il n’y a peut-être pas de place sur des chaînes conventionnelles pour une émission animée par une personne autiste, mais sur les réseaux sociaux, tu as Mathieu Caron, Francis Levine-Croteau, Bleuet atypique et plein d’autres qui font des capsules. C’est grâce à ces plateformes que les diffuseurs finissent par se dire que le nombre d’abonnés est intéressant, que ça pourrait peut-être apporter des téléspectateurs à leur chaîne », explique Mathieu Gratton.
Ces médias alternatifs permettent également aux personnes neurodivergentes de gagner de l’expérience et d’apprendre leurs premiers textes. « Le balado que j’ai animé avec Trouve ta voie, ce sont des projets qui donnent une première chance devant le public. On voit ensuite qu’ils ont de l’expérience : ils ne sont pas nerveux devant la caméra. Les réseaux sociaux, c’est un peu un miracle pour les personnes qui ont besoin de lumière. »
« Les autistes peuvent maintenant rêver, c’est comme ça que je le résumerais. Avec tout ce qu’il se passe, ils regardent ça et ils peuvent se dire “moi aussi j’aimerais ça”, et ce n’est pas impossible », conclut Mathieu Gratton.
L’auteure
Facteur A
L’émission est diffusée les samedis soirs à 20h à Radio-Canada jusqu’au 7 mars ou en rediffusion sur la plateforme Ici tou.tv
Facteur A | Émissions | ICI TOU.TV
Académie des arts Trouve ta voie
Le balado Un autre regard sur la différence animé par Mathieu Gratton est disponible sur le site web de l’organisme.
Balado « Un autre regard sur la différence » – L’Académie des Arts Trouve ta voie
D’autres contenus médiatiques à découvrir
« Les critiques atypiques » sur AMI-télé
Les balados « Apparaître : la neurodivergence invisible » et « Un autre regard sur la différence »
La série « À propos d’Antoine »
Des artistes à suivre sur les réseaux sociaux : Mathieu Caron, Francis Levine-Croteau, Bleuet atypique

C’est combien de temps a été jouée facteur a
Bonjour Marie-Noëlle, Il y a 6 épisodes à la première saison de Facteur A. Les deux derniers épisodes auront lieu les samedis 28 février et 7 mars prochain. Bonne écoute! 🙂
Bonjour et merci beaucoup pour cette magnifique émission. J’ai une petite fille qui est maintenant âgée de 20 et qui a reçu un diagnostic d’autisme à l’âge de 17 ans seulement pendant que moi je le disais depuis qu’elle avait 2 ans. L’autre jour je lui ai fait voir l’émission mais c’est une enfant qui a beaucoup de difficulté à s’intéresser à quelque chose. Est-ce qu’il y a des groupes de jeunes autistes dans la région de Repentigny?
Salutations, je te conseil de demander à Sébastien Beaupré. Il connaît ce coin là et c’est un ami à moi.
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Et, en passant, merci beaucoup à Ève pour la mention dans l’article. 🙂
Avec plaisir Mathieu! Bravo à toi pour tes interviews atypiques! 🙂
Bonjour Solange, Merci pour vos bons mots. Nous ne connaissons malheureusement pas les services offerts pour des personnes autistes dans le coin de Repentigny. L’Académie des arts Trouve ta voie est située à Rosemère à environ 35 minutes de Repentigny. Elle est la bienvenue si elle souhaite s’inscrire à nos activités. Au plaisir!