L’activité physique chez les personnes vivant avec un handicap : « Il y a un écart entre le désir de participer et les possibilités de le faire »
La saison estivale est propice à la pratique d’activités physiques et de loisirs, qu’ils soient organisés ou informels, en plein air, dans les parcs ou dans des installations sportives. Cependant, tout le monde n’est pas égal face à la participation sportive : les personnes vivant avec un handicap physique sont souvent confrontées à des obstacles liés à l’accessibilité, à l’inclusion et à la sécurité.
Malgré les bienfaits de l’activité physique, le Rapport national sur l’état de l’activité physique et du sport pour les personnes en situation de handicap, publié cette année, montre que celles-ci affichent des taux de participation plus faibles que le reste de la population. Et ce n’est souvent pas faute d’intérêt, mais plutôt en raison des obstacles qui restreignent les possibilités de participer.
Rachel Barlagne, qui fréquente l’Académie des Arts Trouve ta voie depuis quelques années, adore le sport. Elle aimerait toutefois en faire davantage, mais les défis sont nombreux. « J’aime faire des activités, bouger, rencontrer des gens », énumère Rachel à propos de ce qu’elle apprécie de la pratique sportive. Or, « ce n’est pas assez accessible » et parfois, « les gens ne sont pas très accueillants », précise celle qui aura 24 ans en septembre.
Rachel a participé à plusieurs éditions du Défi sportif AlterGo, un événement annuel faisant la promotion du sport adapté qui rassemble des centaines d’athlètes. Elle aimait particulièrement les épreuves de course à relais, de course en fauteuil roulant et de course en marchette. En 2024, Rachel a terminé son parcours scolaire. Comme elle fréquentait un établissement spécialisé, elle y pratiquait alors des activités physiques de façon régulière. Depuis, il est beaucoup plus difficile de trouver des offres adaptées ou des milieux accueillants.
« Le problème, il ne concerne pas la motivation des personnes avec handicap à pratiquer des loisirs, il est vraiment sur les obstacles qu’elles rencontrent. Rachel aimerait en faire plus, mais ça prendrait une maman à temps plein », souligne la mère de Rachel, Sophie Barlagne, qui est également chargée de projets à l’Association régionale de loisirs pour personnes handicapées (ARLPH) de Laval.

Avoir accès à la pratique sportive
Les obstacles sont effectivement nombreux pour les personnes vivant avec un handicap physique, à commencer par l’offre limitée et le manque d’accessibilité des installations. Pour Rachel, qui est en fauteuil roulant, il s’agit du défi principal. Dès qu’un lieu n’a pas de rampes ou d’ascenseur, de toilettes adaptées et de portes automatiques, il devient peu accueillant.
« L’accessibilité des sites, on ne s’en sort pas », renchérit pour sa part Marie-Ève Lépine, directrice générale à l’ARLPH des Laurentides. « Parfois, tu as un sentier “accessible”, mais c’est une boucle de 1 km qui ne représente pas nécessairement un défi intéressant pour tous les types de clientèle. De la même façon, il arrive que le sentier fonctionne, mais qu’il n’y ait pas de toilettes accessibles », explique celle qui travaille à l’Association régionale depuis 15 ans.
S’ajoutent ensuite l’accès aux équipements adaptés et les coûts associés. « Quand Rachel était à l’école, on nous prêtait un vélo adapté pendant l’été et elle en faisait aussi pendant l’année scolaire. Maintenant, si je veux qu’elle continue, il faudrait que j’achète un vélo. Il y a certains parcs qui proposent des vélos adaptés, mais ils sont très rares et parfois, c’est très loin. Ce n’est pas encore la norme », indique Sophie Barlagne.
L’offre d’équipements adaptés s’est tout de même améliorée ces dernières années, constate Marie-Ève Lépine. Depuis deux ans, l’ARLPH des Laurentides propose la location gratuite d’équipements adaptés pour le sport et le plein air, en collaboration avec le programme circonflexe.
Tant les personnes en situation de handicap que les organisations comme les camps de jour, les organismes ou les parcs, peuvent louer des équipements variés, tels qu’un fauteuil de promenade tout terrain pour la plage, un fauteuil de randonnée ou un banc de transfert pour le kayak. L’Association régionale assure même le déplacement de l’équipement, au besoin. N’en demeure pas moins que le nombre d’équipements est limité. Il faut aussi le réserver et s’assurer de sa disponibilité.
Être informé et adéquatement accompagné
L’information sur l’accessibilité n’étant pas toujours facilement disponible, l’entourage doit souvent multiplier les démarches pour planifier la pratique d’activité physique. « Souvent, je fais la démarche d’aller voir d’abord l’endroit, voir comment c’est et si c’est possible pour Rachel. Tout ça prend du temps et de l’énergie », explique Sophie Barlagne. « C’est comme si la spontanéité n’existait pas dans notre vie. Il faut tout prévoir, tout organiser », ajoute-t-elle.
Catherine Blanchette-Dallaire, fondatrice de OnRoule, a elle aussi été témoin du besoin de démocratiser l’information lorsqu’elle a passé quatre mois en fauteuil roulant en raison d’un accident de kayak. Après avoir cherché désespérément une toilette accessible aux petites heures du matin, à Montréal, elle a compris l’ampleur du problème.
C’est à la suite de cette expérience, survenue en 2012, que Catherine a fondé OnRoule, une plateforme en ligne qui répertorie les lieux accessibles dans l’optique de faciliter l’accès à l’information et de simplifier la vie des personnes à mobilité réduite. Parmi ces lieux, on retrouve certains sites sportifs, comme des piscines.
Le manque de personnel formé pour accueillir les personnes en situation de handicap dans les lieux sportifs ou de loisirs, ainsi que l’enjeu d’accompagnement constituent un autre défi important. « Ce n’est pas toujours possible pour la personne à mobilité réduite d’aller faire une randonnée, bien qu’elle ait l’équipement et qu’elle connaisse le lieu. Elle a peut-être besoin de quelqu’un pour l’accompagner, et elle n’a pas toujours cette personne-là », explique Marie-Ève Lépine.
Heureusement, des mesures sont mises en place pour faciliter cet accompagnement. Entre autres, la Carte d’accompagnement loisir (CAL) accorde la gratuité d’entrée pour l’accompagnateur d’une personne handicapée dans les lieux touristiques, culturels ou de loisirs partenaires. Des centres d’entraînement ainsi que des parcs nationaux ou régionaux participent notamment à l’initiative.
Il existe aussi le programme d’aide financière au loisir des personnes handicapées (PAFLPH), géré entre autres par les ARLPH des différentes régions. Un volet du programme, dédié à l’accompagnement, permet de financer l’embauche d’un accompagnateur. « C’est ce qui peut permettre à un camp de jour régulier, par exemple, de recevoir des jeunes en situation de handicap », précise Sophie Barlagne.
Au-delà de l’accessibilité physique, favoriser une culture d’inclusion
Une fois les obstacles physiques surmontés, le regard des autres et les préjugés peuvent également compliquer la participation sportive, notamment dans les milieux réguliers. « Rachel me disait que les gens ne prennent pas toujours le temps de s’adapter, qu’ils ne lui font pas sentir qu’elle est à sa place », confie sa mère.
Pour cette raison, elle se tourne davantage vers des offres adaptées, puisque dans les environnements non spécialisés, « Rachel se sent moins à sa place, elle a l’impression de désorganiser leur programmation », précise sa mère.
Ainsi, il y a « un double travail à faire » : il faut non seulement travailler sur l’accessibilité des installations sportives, mais aussi sur la culture d’inclusion à l’intérieur de celles-ci. Sophie Barlagne estime que la culture sportive peut également jouer un rôle dans le développement d’une approche plus inclusive. « Le sport est plus axé sur la performance que le plaisir », constate-t-elle. « Si c’était plus axé sur le plaisir, je pense qu’il y aurait davantage de programmes inclusifs. L’inclusion ne se limite pas à une rampe d’accès, c’est l’accueil, le regard et la volonté aussi d’accueillir des personnes en situation de handicap. »
Faire le pont entre les organismes spécialisés et les milieux de pratique
Pour Marie-Ève Lépine, une collaboration entre les organismes spécialisés dans l’offre adaptée et les milieux de pratique est essentielle pour favoriser l’accès à tous à l’activité physique. Le rôle de l’ARLPH consiste justement à faire le pont entre ces deux milieux, ainsi qu’à soutenir les organisations dans le développement d’une offre sportive plus inclusive.
« Les beaux projets qu’on a eu dans les dernières années, c’étaient des projets où on mettait en relation des organismes et un milieu, parce que souvent, le discours qu’on entend dans les milieux, c’est : “les personnes handicapées ne viennent pas” ou “on a offert quelque chose et elles ne viennent pas”. Mais peut-être que les personnes ne savent même pas que ça existe. Il y a plein de choses qui vont faire en sorte qu’une personne va pouvoir participer à une activité, et parfois, les milieux ne sont pas nécessairement capables de mettre tout ça en place. »
C’est à ce moment-là que l’apport d’un organisme spécialisé ou le déploiement d’un projet pilote peut être bénéfique. Marie-Ève Lépine donne l’exemple du Parc régional de la Montagne du Diable, à Ferme-Neuve. En 2021, le Parc a commencé à faire l’acquisition de matériel adapté. Puis, en août 2023, il a organisé, en collaboration avec l’ARLPH des Laurentides, une journée pour faire découvrir aux groupes spécialisés de la région leur offre sportive.
Aujourd’hui, l’inclusion fait partie de la mission du site, qui propose plusieurs équipements adaptés, comme une Joëlette pour enfants, qui permet de faire une randonnée en montagne, un fauteuil tout terrain ou encore une planche à pagaie pour pratiquer en fauteuil roulant. Les infrastructures, dont les pavillons d’accueil, ont également été aménagées pour être accessibles.
« Je trouve que de mettre en relation des organismes qui travaillent avec la clientèle avec des milieux de pratique, ça donne les plus beaux gains, parce que tout le monde est dans un esprit de collaboration. Ça va souvent aider le milieu à amorcer sa démarche et voir que ce n’est pas si compliqué que ça », explique Marie-Ève Lépine.
Pour la gestionnaire, ce type de collaboration permet également d’utiliser les forces de chaque secteur. « Les organismes communautaires ont des enjeux de financement et ils ont beaucoup de roulement de personnel. Ça va être difficile de développer des offres pérennes. L’idée est alors de les développer dans des municipalités ou dans des parcs qui, eux, vont manquer d’expertise. On utilise donc la solidité des milieux réguliers et on s’assure qu’ils comprennent que leur travail, c’est aussi de fournir les services à tout le monde, indépendamment que tu aies un handicap ou non. »
« Le loisir, le sport ou la culture, ça ne devrait pas être un privilège, peu importe la personne. Ce sont des choses essentielles à la vie, à la santé, au bien-être. Rachel l’a dit : le sport lui permet de socialiser, elle veut en faire plus, rencontrer des gens. On ne devrait pas avoir à renoncer à avoir des loisirs parce qu’on est en situation de handicap », conclut Sophie Barlagne.

L’auteure
Institut canadien de la recherche sur la condition physique et le mode de vie
Association régionale de loisirs pour personnes handicapées des Laurentides
