Utiliser l’art pour atteindre des objectifs thérapeutiques

Utiliser l’art pour atteindre des objectifs thérapeutiques

La thérapie par les arts créatifs est une démarche d’accompagnement qui utilise les matériaux artistiques, le processus créatif, l’image ou le dialogue pour travailler différents enjeux psychosociaux, que ce soit l’estime de soi, la régulation émotionnelle ou l’anxiété. Actuellement, deux universités offrent des programmes en art-thérapie : l’Université Concordia et l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT). 

 

La thérapie par les arts créatifs mobilise différents médiums, comme la musique, la danse, les arts visuels ou l’art dramatique, et s’adresse à des clientèles variées. À la différence d’intervenants qui pourraient utiliser l’art comme un outil ponctuel pour accompagner leurs patients, chez les art-thérapeutes, l’art se situe au coeur du processus : « C’est notre façon d’atteindre les objectifs thérapeutiques », explique Gabrielle Gingras, diplômée de la maîtrise à l’Université Concordia et candidate au doctorat, où elle s’intéresse à l’art-thérapie chez les femmes autistes. 

 

Comment l’art-thérapie est-elle vécue par les personnes neuroatypiques ? Quelle forme prend-elle ? Comment l’art peut-il transformer la relation à certains défis psychosociaux ? On en discute avec trois thérapeutes par les arts créatifs qui travaillent ou qui ont travaillé auprès d’une clientèle vivant avec une neurodivergence. 

« Laisser le processus créatif faire son travail » 

Dans le cadre de son doctorat, Gabrielle Gingras s’est penchée sur l’expérience de femmes autistes dans un groupe d’art-thérapie. Ces dernières ont suivi dix séances, animées par une art-thérapeute autiste, qui ont culminé par une exposition publique permettant de présenter les œuvres des participantes. Au terme du processus, la chercheure a mené des entretiens avec les femmes pour en savoir plus sur leur expérience. 

Gabrielle Gingras en tire plusieurs observations. D’abord, l’art a permis à certaines de ces femmes d’exprimer des vécus, des émotions ou des réalités complexes d’une autre façon que par les mots. « Une participante disait qu’elle avait de la difficulté à nommer ses émotions, mais qu’en les mettant d’abord en images, ça lui donnait le temps de les nommer », illustre la chercheure, qui est également professeure en art-thérapie à l’UQAT. 

Une autre participante a également abordé son anxiété à travers l’art : « Elle a dessiné une boule de laine dans son ventre et elle tricotait. L’art lui permettait donc de dénouer son anxiété et de mettre en images certains inconforts qu’elle avait. Beaucoup de personnes peuvent connecter avec cette image, qu’elles soient autistes ou pas », précise Gabrielle. 

D’ailleurs, pour que l’art-thérapie soit bénéfique, il n’est pas toujours nécessaire de réfléchir intentionnellement à la signification d’une œuvre ou de questionner les participants sur le sujet. Même si on tente souvent de ramener une démarche artistique à la cognition, afin de la traduire en mots, certains apprentissages passent uniquement par le jeu, la symbolique ou la métaphore, constate Andréa Bédard-Gascon, art-thérapeute et professeure d’art-thérapie à l’UQAT. 

Elle donne l’exemple d’un atelier artistique dans lequel les participants essaient de former un personnage en attachant des morceaux de pâte à modeler : « C’est peut-être une métaphore en lien avec ce qu’une personne vit, alors qu’elle essaie de rattacher certains morceaux de son existence. Il y a des moments où le fait de réussir à le faire dans l’œuvre, c’est suffisant pour que quelque chose se place à l’intérieur. On peut laisser le processus créatif faire son travail. » 

L’utilisation de matériaux artistiques variés amène également certains participants à être plus flexibles par rapport à leurs préférences ou à leurs aversions. « Les personnes autistes peuvent avoir une hypersensibilité aux textures, donc le fait d’essayer différents médiums, avec ou sans médiateurs (comme des pinceaux), leur permet de sortir de leur zone de confort », explique Andréa Bédard-Gascon, qui a animé des ateliers à l’Académie des Arts Trouve Ta Voie durant plusieurs années. 

Cette dernière remarque que cette flexibilité se traduit aussi, chez certains, dans le choix des thématiques. « Il arrive que les intérêts des participants soient spécifiques et parfois rigides, mais tranquillement, on arrivait à trouver avec l’art des petits moments où on pouvait étendre ça », précise-t-elle.  

Interagir librement

Les séances d’art-thérapie en groupe créent un contexte favorable à certaines interactions sociales, tout en permettant aux participants de rester eux-mêmes et de respecter leurs limites. Entre autres, Gabrielle Gingras et Andréa Bédard-Gascon ont observé l’apport du jeu parallèle dans le processus, soit le fait que les participants créent chacun leur propre œuvre côte à côte, dans le même espace, mais sans interactions obligatoires. 

« Ça aide d’avoir son espace et d’avoir quelque chose sur lequel je peux me concentrer, tout en étant avec d’autres personnes. Tranquillement, je peux aller jeter un regard, échanger une parole, sans sentir que c’est une responsabilité. À travers l’art, ça permet de briser un peu l’isolement », mais toujours à leur rythme, explique Andréa Bédard-Gascon. 

De son côté, Gabrielle Gingras constate qu’en début de séance, les femmes autistes avaient tendance à s’installer et à commencer leur projet avant d’échanger avec les autres. « Elles se déposaient et elles créaient, ce qui permettait de se réguler, et ensuite, de partager », illustre la chercheure. 

Transformer les enjeux psychosociaux par l’art

Spécialisée en dramathérapie, Mélodie Bérubé utilise des formes artistiques comme le théâtre, le jeu de rôle ou l’expression corporelle pour accompagner sa clientèle. Parmi ses occupations professionnelles, elle anime chaque semaine un groupe d’art-thérapie composé de personnes adultes vivant avec une neurodivergence au Centre de développement humain par les arts (CAHD) à l’Université Concordia. 

Ses séances sont construites en trois grandes séquences. D’abord, les participants ont l’occasion de s’exprimer sur leur état émotionnel à leur arrivée dans le groupe. Mélodie pose alors une question créative pour les amener à y réfléchir : De quelle couleur es-tu aujourd’hui ? Quelle météo as-tu à l’intérieur de toi ? Y a-t-il un son ou un mouvement qui illustre la façon dont tu arrives dans la séance ? 

S’ensuit une période de réchauffement, avant de finalement plonger dans l’activité centrale de la journée, qui permet d’aborder des thématiques ou des enjeux soulevés par les participants. Mélodie peut alors mobiliser différents processus créatifs liés à l’art dramatique, comme la création de personnages ou d’histoires, les jeux d’expression des émotions, l’improvisation ou encore l’interprétation avec des masques. En dernier lieu, la dramathérapeute revient sur l’expérience de la journée et sur ce que les participants souhaitent emporter avec eux. 

Bien que cette dernière étape s’ouvre parfois avec des invitations faisant appel à la cognition, la connexion avec la vie personnelle n’a pas nécessairement à se faire verbalement, ni même de manière consciente. Les rituels de clôture peuvent prendre diverses formes, laissant aux participants la possibilité de terminer la rencontre en s’exprimant de la manière qu’ils souhaitent, que ce soit verbalement ou sous une forme symbolique non verbale, précise Mélodie. Cette dernière résume les séances de la façon suivante : « J’apporte un enjeu, je le sors et je le transforme avec l’art, puis, à la fin, je me demande ce que je veux garder de l’expérience. » 

« Si un défi pour moi c’est l’anxiété, le théâtre va me permettre de sortir l’anxiété pour en faire une création. Par le théâtre d’objets, on va prendre des objets qui représentent notre anxiété, on va en faire un personnage ou on va raconter une histoire dans laquelle il y a de l’anxiété. Ça fait en sorte que je ne suis plus l’anxiété : l’anxiété est une œuvre qui existe, j’ai une relation avec elle. Si l’anxiété est un personnage, ça se peut que je lui pose des questions, que je la confronte, que je lui fasse des blagues. Ça donne une autre perspective », illustre la dramathérapeute. 

Les bienfaits poentiels

À partir de ses propres observations, et en se basant sur la littérature scientifique sur le sujet, Mélodie Bérubé identifie quelques bienfaits potentiels des thérapies par les arts créatifs sur les personnes vivant avec une neurodivergence. D’abord, comme évoqué plus tôt avec Gabrielle Gingras et Andréa Bédard-Gascon, le fait d’être en groupe mène, dans certains cas, au développement des relations interpersonnelles et de certaines compétences sociales. Les capacités de communication, entre autres, peuvent être travaillées. 

Mélodie donne l’exemple d’un exercice dans lequel les participants doivent créer une histoire collective, c’est-à-dire qu’à tour de rôle, chaque personne crée une partie de l’histoire et la prochaine la poursuit. Il faut alors être en mesure de nommer ses idées, mais aussi d’écouter celles des autres, afin que l’histoire soit cohérente. 

Le travail en dramathérapie, ou dans d’autres formes d’art-thérapie, peut aussi potentiellement avoir des effets sur l’estime de soi des participants, qui doivent apprendre à se positionner dans le groupe et à s’exprimer devant celui-ci. 

« Je trouve ça fascinant lorsque les participants commencent à jouer des personnages « méchants ». Ces personnages sont parfois intimidants : leur posture peut être plus droite, leur présence plus imposante. Le corps du participant se transforme lorsqu’il les incarne. Un participant qui joue ce rôle peut dire : « J’ai parlé fort, j’ai nommé ce que je voulais, j’ai bombé le torse. » Il y a quelque chose de particulier dans cette transformation du corps : mon corps est capable de se tenir comme ça, il est capable de parler haut et fort. Jouer des personnages différents de ceux qu’on incarne habituellement dans notre quotidien permet ainsi d’exprimer différentes facettes de soi », explique Mélodie Bérubé. 

Les impacts de l’art-thérapie varient selon les individus, les objectifs ou les thématiques abordées, qui sont guidées par la volonté du groupe, et ne se manifestent pas toujours de manière consciente. Gabrielle Gingras rappelle justement qu’il y a plusieurs façons d’aborder l’art-thérapie et de la mettre en œuvre dans un groupe. « Il n’y a pas une bonne ou mauvaise façon de le faire, ça dépend des besoins et de l’objectif », conclut-elle. 

L’auteure

Ève Ménard

Journaliste, étudiante à la maîtrise et bénévole à l’Académie des arts Trouve ta voie.

Quelques ressources pour poursuivre la réflexion 

  • Un article scientifique qui a documenté les bienfaits potentiels des thérapies par les arts créatifs : Snow, S et al. (2011) Development of a Creative Arts Therapies Center for People With Developmental Disabilities. https://doi.org/10.1080/07421656.2009.10129316

Vous pouvez découvrir le profil et les œuvres des femmes qui ont participé aux séances d’art-thérapie dans le cadre du doctorat de Gabrielle Gingras juste ici. Ces femmes forment le collectif artistique La Tribu d’Émergentes

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